05/04/2026

Taiwan Today

Taiwan aujourd'hui

A l’école de la France ?

01/01/2013

Tour à tour, les enfants de la classe de Cours Préparatoire (CP) décrivent en français à l’oral la scène dessinée sur la carte que leur a distribuée l’institutrice, et qui représente un moment-clé de la journée. Le jeu comporte des difficultés imprévisibles. Par exemple, une petite fille confond le bol du petit-déjeuner avec un bol de riz. La maîtresse rappelle avec un grand sourire cette matinée de septembre où elle a fait faire l’expérience à la classe d’un vrai petit déjeuner à la française, avec bol de chocolat au lait chaud, tartines et croissants. Pour certains élèves, c’était une première… Les repères culturels, ils les apprendront avec la langue française – un jour sur deux. Et pour cause : cette classe, comme toutes les autres jusqu’au Cours Moyen 1 (CM1) inclus, s’inscrit dans la filière bilingue français-anglais, et les élèves ne sont pas tous des petits Français, loin s’en faut.

Une école unique dans le monde

Si l’Ecole européenne de Taipei (TES) existe officiellement depuis le 1er janvier 2003, peut-on lire sur le site de l’établissement, sa création est le résultat d’un rapprochement progressif des écoles française, allemande et anglaise, regroupées sur un même campus dès 1992.

Ce rapprochement a permis aux trois structures de conjuguer leurs moyens pour disposer de locaux mieux adaptés à leurs ambitions. La TES n’a pas la taille de l’Ecole américaine de Taipei (cette dernière comptait 2 200 élèves à la rentrée 2012, soit deux fois plus que la TES) mais met en avant son caractère européen et ouvert sur le monde, et surtout son engagement pour l’excellence. Elle bénéficie d’un cadre particulièrement attractif, ses locaux, de construction récente et très accueillants, étant répartis entre deux campus dans les quartiers nord de Taipei, l’un à Shilin, en plaine, et l’autre à Yangmingshan.

Le fonctionnement de la TES, placée, en conformité avec la législation taiwanaise, sous l’ombrelle d’une fondation, peut surprendre. Chacune des quatre sections qui la composent – la Section française (SF), les Sections britannique et allemande, ainsi que la Section High School (qui délivre un Bac international en anglais) – est ainsi gérée par une association de parents. Contrairement aux autres sections de la TES, la SF est en même temps en relation étroite avec une agence publique, en l’occurrence l’Agence de l’enseignement du français à l’étranger. Elle suit les programmes de l’éducation nationale française, et les élèves de nationalité française qui y sont inscrits peuvent bénéficier, sous conditions de ressources, d’une bourse de l’Etat français couvrant tout ou partie des frais de scolarité. Elle doit donc garder l’esprit de service public qui a présidé à sa création tout en intégrant, dans la mesure du possible, les impératifs d’une école « privée ». De fait, dans cette école qui n’est pas gérée par l’Etat français, les frais de scolarité sont proches de leur coût réel par élève, c’est-à-dire élevés.

 

Au primaire, les enfants bénéficient de cours d’anglais ou en anglais la moitié de la semaine.

Les cursus, s’ils sont conformes aux programmes français, n’en sont par ailleurs pas moins ancrés dans un contexte taiwanais : le chinois, en plus de l’anglais, représente une part importante des enseignements. 

Petite école pour petits Français ?

La problématique principale pour la SF a toujours été la taille réduite de la communauté française sur place. Celle-ci est actuellement évaluée à entre 1 000 et 2 000 personnes, selon les arrivées et départs des étudiants venus apprendre le chinois et des familles françaises expatriées à Taiwan au gré d’une mutation professionnelle. L’essentiel de la communauté installée sur le long terme est aujourd’hui composé de familles franco-taiwanaises avec jeunes enfants, mais n’est pas encore suffisamment importante pour assurer la pérennité de la SF, d’autant que le biculturalisme et le bilinguisme de ces familles les font souvent opter pour une éducation en chinois.

La SF, de son côté, ne peut que difficilement élargir sa base dans la mesure où, pour protéger le système éducatif taiwanais de la concurrence des établissements étrangers, la législation locale n’autorise que les enfants titulaires de passeports de pays tiers à fréquenter ces derniers. Même si le nombre des Taiwanais ayant un deuxième passeport est assez élevé, leur fort tropisme pour les pays anglo-saxons fait qu’ils optent en général pour les établissements anglophones.

Dans ce contexte, il y a cinq ans, la SF a pris la décision stratégique de créer une filière bilingue français-anglais, répondant tant aux aspirations du public cible qu’aux encouragements des autorités françaises pour les établissements français à l’étranger, les filières bilingues ayant été identifiées comme un moyen d’élargir la diffusion du français.

Mise en place il y a 5 ans, la filière bilingue de la SF a tout de suite trouvé son public. Aujourd’hui, elle rassemble 125 élèves, chaque niveau en comptant entre 10 (Petite Section, PS) et 20 (CE2). En y ajoutant les 11 élèves du CM2 monolingue, on a ainsi une pyramide des âges évasée : 138 élèves en maternelle et primaire à Shilin, contre 49 en collège et lycée à Yangmingshan.

Ces statistiques peuvent se lire comme un franc succès, avec l’arrivée de cohortes d’élèves qui, espère l’établissement, poursuivront leur scolarité dans les classes de collège et de lycée. Ainsi serait résolue la quadrature du cercle qui veut que la SF ne trouve pas d’élèves pour créer une classe de Terminale, et très peu dans les niveaux précédents… 

Un public d’une grande diversité

Pour l’heure, sur le campus de Yangmingshan, les effectifs du collège et du lycée, jusqu’à la classe de Seconde, sont assez faibles, ce qui en revanche assure un confort d’apprentissage enviable, dans une approche individualisée. Les enseignants connaissent bien leurs élèves, lesquels ont parfois fait toute leur scolarité ensemble, et la solidarité joue à plein. C’est un public essentiellement composé d’enfants de familles franco-taiwanaises. Leurs résultats sont nettement au-dessus des moyennes nationales françaises, et les élèves n’ont aucun mal à réintégrer d’autres établissements, en France ou ailleurs.

 

Catherine Buatois.

La population de la filière bilingue, à Shilin, est sensiblement différente. Pour simplifier, Catherine Buatois, la directrice de la Section française, la scinde en trois grands groupes : celui des familles françaises expatriées au gré d’une mutation professionnelle et « qui souhaitent souvent une éducation bilingue français-anglais pour leurs enfants » ; celui, le plus important, des familles franco-taiwanaises, « un public exigeant » ; et enfin une troisième catégorie très mélangée, dans laquelle on trouve des enfants dont les deux parents sont Taiwanais (mais disposant d’un deuxième passeport), et, cette année, des Belges, des Suisses, des Russes, des Mexicains ou encore des Burkinabés. Les Canadiens sont de plus en plus attirés par l’option bilingue, note Catherine Buatois, dans la mesure où elle correspond aux exigences en vigueur au Canada. Au final, poursuit la directrice, la SF est plus diverse que les autres sections de la TES. A la rentrée 2012, on dénombrait plus d’une quinzaine de nationalités autres que française parmi les élèves.

Le développement de l’enseignement du français langue étrangère en option dans certains collèges et lycées taiwanais développe l’intérêt des Taiwanais pour la langue et la culture françaises, note Valentine Gigaudaut, attachée de coopération pour le français, le livre et les sports au Bureau français de Taipei. « A titre d’exemple, depuis 2008, les Taiwanais obtenant un diplôme officiel en langue française (Delf/Dalf) a augmenté de 157%, pour atteindre le chiffre de 2 000 personnes par an. En mai 2013, la Section française deviendra d’ailleurs, à Taiwan, le premier centre d’examen pour le Delf Prim destiné aux enfants de 8 à 12 ans. »

Une caractéristique générale des familles est leur exigence, pas seulement en termes de services et d’environnement d’apprentissage, mais aussi concernant les compétences linguistiques développées par l’enfant, dès son plus jeune âge. « Je leur tiens un langage de vérité, explique la directrice. On ne devient pas trilingue en deux ans de maternelle. Je leur explique que leur enfant sera capable de dire quelques mots, de faire quelques phrases simples avec des mots de vocabulaire de la classe, éventuellement de chanter une comptine. Pour un enfant qui n’est pas issu d’une famille francophone ou anglophone, les choses se mettent en place en Grande Section, voire en CP. En effet, le chinois a une grammaire différente et pas de conjugaison. » Les parents sont par ailleurs encouragés à apprendre le français, un conseil bien perçu car la décision de mettre leur enfant à l’école française est en général « un choix abouti qui ne s’arrête pas à l’image d’Epinal ». La meilleure preuve en est qu’ils posent des questions sur le lycée avant même que leurs enfants soient inscrits en PS...

Le challenge, un atout ?

« Les parents, poursuit Catherine Buatois, reviennent me voir presque uniquement à propos du chinois. » Le chinois, la langue de la mère dans la quasi-totalité des familles franco-taiwanaises, fait en effet l’objet d’un investissement affectif bien supérieur. Si les enfants, selon les niveaux, ont jusqu’à cinq périodes de 40 minutes de chinois par semaine, et évoluent dans un environnement urbain sinophone, cela n’est pas toujours suffisant pour leur donner l’aisance qu’ils auraient à l’écrit s’ils avaient été scolarisés en monolingue dans le système taiwanais.

Paradoxalement, c’est bien le défi que représente la scolarisation dans un système non seulement étranger mais bilingue qui attire certaines familles. Certains enfants avalent les difficultés, comme Vianne aujourd’hui en Cinquième. De parents Taiwanais, la collégienne a commencé sa scolarité à la SF à l’âge de 7 ans et elle a toujours affiché un grand volontarisme. « Elle a dû basculer vers le français d’un seul coup. A son arrivée à la SF, elle ne parlait pas un mot de français, et elle a donc dû refaire une année de CP. Elle m’a avoué par la suite qu’elle avait été soumise à forte pression, et qu’elle avait beaucoup travaillé parce qu’elle voulait rattraper la classe dans laquelle elle aurait dû être en théorie, avec les enfants de son âge. » Aujourd’hui, Vianne parle parfaitement le français et le chinois, et, comme tous ses camarades, elle a un excellent niveau en anglais. « Elle lit de préférence en chinois, dit sa mère. C’est un plaisir, une passion, alors que la lecture en français ou en anglais, même si elle la maîtrise, reste associée dans son esprit à des apprentissages scolaires. »

 

Repas, récréations et activités extrascolaires sont l’occasion de riches interactions – souvent en anglais ou en chinois – entre les élèves des différentes sections.

Le challenge, Vianne et ses parents l’ont effectivement choisi, au détriment d’une scolarité dans le système taiwanais dont la lourdeur légendaire aurait été subie. « Je ne suis pas d’accord avec le système taiwanais même si je vois que l’école taiwanaise est de plus en plus vivante. Il y a encore trop de devoirs, et les enfants passent trop de temps au bushiban [ndlr : les écoles du soir que fréquentent la grande majorité des élèves à Taiwan] pour l’anglais et les maths. Je ne sais pas encore ce que je dois penser de son niveau général, de ce qu’elle a appris à l’école française, mais je ne suis pas inquiète. Pour moi, l’important était qu’elle acquière des compétences linguistiques. Le reste, elle pourra toujours l’apprendre n’importe où et n’importe quand ! »

La problématique était différente pour Louise, jeune Franco-Taiwanaise jusque là scolarisée dans un établissement local. L’élément déclencheur de son arrivée à la SF, à la rentrée 2012 en CM2, a été la surcharge de travail qui était la sienne dans le système taiwanais. « Elle avait tant de devoirs qu’elle n’en avait jamais fini, raconte sa mère. Pour nous, la vie de famille est importante. Or elle n’était jamais à la maison, elle rentrait vers 21h du bushiban. Dans le système taiwanais, on finit par se dire que les enfants étudient pour étudier, sans objectif. Les examens se succèdent sans fin. » Le père de Louise se souvient du jour de la rentrée 2011 dans cette école taiwanaise très compétitive : elle était rentrée en pleurs parce que l’instituteur avait commencé l’année par… une interrogation écrite ! 

La maman de Louise apprécie que, dans le système français, le sport et les arts aussi soient valorisés. « A cet âge-là, les enfants ont besoin de bouger, pas de rester assis toute la journée. » De fait, elle et son mari trouvent leur fille transformée, épanouie. « Avant, elle ne parlait jamais de sa vie à l’école, elle ne racontait rien, sauf pour se plaindre. Maintenant elle partage beaucoup, elle a pris de l’assurance. Il faut dire que dans sa classe à l’école taiwanaise, ils étaient 43, et j’ai compris récemment qu’elle n’avait jamais pris la parole en public. » Ne craignent-ils pas que ce changement ait un impact sur la qualité de son chinois ? « Non, au contraire, nous voyons cela comme la possibilité qu’elle devienne complètement bilingue. Jusque là, Louise ne parlait que très peu le français. » 

Au-delà de la langue, on voit bien que les enjeux sont aussi culturels, identitaires. A la question de savoir si son enfant a des problèmes d’identité, une maman taiwanaise souligne qu’elle ne pense pas en termes de problèmes mais d’expérience. « Notre but, explique-t-elle, n’est pas qu’il devienne Français, mais qu’il apprenne le français. » Ainsi, en cours d’Histoire, l’enfant est conscient d’étudier « une histoire » parmi d’autres.

En définitive, l’important pour les familles est d’avoir une vision sur le long terme pour l’éducation de leurs enfants. « Le projet de l’école européenne n’est pas vraiment d’ouvrir sur le système universitaire taiwanais, dit Catherine Buatois. Les élèves eux-mêmes se projettent dans quelque chose de plus international. » Il est essentiel, conclut-elle, que l’enfant ait sa place dans les choix qui sont faits pour lui, et qu’il comprenne ces décisions.


Bilinguisme ou trilinguisme ?

L.M.

Par une matinée de novembre, chez les petits, au rez-de-chaussée, pendant que les Moyenne Section font des rimes sans le savoir avec Barbara, qui leur lit une comptine en anglais, dans la classe d’à côté, les Petite Section révisent leurs noms d’animaux en français avec Florian. Dans les étages, Charles revoit un point de grammaire anglaise avec ses élèves de CE1 sur la conjugaison des verbes anglais se terminant par un « y ». Ses explications, à la fois claires et ludiques, parlent de la « magie » qu’il faut ou non exercer sur le verbe pour étirer la voyelle. Non loin de là, Stephen fait de la science expérimentale, lui aussi dans la langue de Churchill, avec ses élèves de CE2. Les enfants construisent, à partir d’instructions techniques très précises, des gyrocoptères en papier et trombones. Ils doivent ensuite, à l’aide de chronomètres et de mètres, mettre en évidence l’influence du poids sur la vitesse de chute de l’objet.

Dans la filière bilingue de la Section française de l’Ecole européenne de Taipei, l’enseignement général est pour moitié dispensé en anglais. C’est toutefois le programme de l’éducation nationale française qui est suivi dans les deux langues. Les enfants passent donc en alternance une journée avec leur instituteur francophone, une journée avec leur maître anglophone.

Peu importe dans quelle langue est intégrée telle ou telle compétence, pourvu qu’elle soit effectivement acquise, explique la directrice, Catherine Buatois. Le vocabulaire, dans les deux langues, sera intégré au fur et à mesure de la scolarité. La priorité, insiste-t-elle, un discours relayé par les enseignants, est que l’enfant acquière d’abord une base solide dans une langue, un socle sur lequel il pourra construire ses compétences dans l’autre également. 

« Il arrive qu’on m’interroge sur l’enseignement des mathématiques, poursuit-elle. Le système français est assez unique, en tout cas très différent du système anglo-saxon. Dans le système français, le nombre est au service de la résolution d’un problème. Le raisonnement, le mode opératoire sont plus importants que le résultat. La géométrie est aussi une particularité du système français dès le primaire, alors qu’elle n’est abordée qu’au collège dans le système anglo-saxon. L’accent est mis sur la démonstration, sur le modèle “on sait que… or… par conséquent…” Une journaliste taiwanaise venue m’interviewer ne voulait pas croire que la copie que je lui montrais était bien un devoir de géométrie parce qu’elle ressemblait à une rédaction… »

Le public de la filière bilingue est de plus en plus franco-taiwanais, voire taiwano-taiwanais. Se pose la question de l’équilibre à donner aux langues apprises par les enfants, L’enseignement pourrait donc évoluer au profit de davantage de français pour rejoindre les proportions actuellement respectées au collège et au lycée, où il domine. Quant au chinois, il occupe en effet une part non négligeable de l’emploi du temps. Pour les enfants les plus avancés dans cette langue, les cours de chinois suivent le curriculum de l’éducation nationale taiwanaise, en caractères traditionnels et bopomofo. Dans les autres niveaux, c’est un curriculum de chinois langue étrangère, en caractères simplifiés et pinyin, qui a été adopté.

 

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